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La photographie contemporaine vietnamienne et la mémoire, Sélection d’œuvres d’artistes contemporains vietnamiens ou de la diaspora travaillant leur Histoire

Blanche Cardoner
Extrait de Mémoire de recherche
en histoire de l'art appliquée aux collections présenté sous la direction de Michel Poivert et de Mme Dominique de Font-Reaultx
2019 (FR)


Food is love (2018) ©Prune Phi 

“Prune Phi, jeune artiste française, consacre aussi une série à la question de l'absence de communication dans la diaspora vietnamienne. Issue de la troisième génération de l'immigration, elle côtoie la culture vietnamienne essentiellement par son grand-père, Vietnamien venu en France en 1953 pour ses études.

Un jour, au détour d'une conversation avec sa grand-mère, elle prend conscience qu'elle ne connaît pas une partie de la famille paternelle qui vit aux États-Unis. Elle décide de partir à leur rencontre. Son voyage-enquête de cinq mois dans sa famille Vietnamienne-Américaine est le point de départ du projet A Long Distance Call (2016 – 2017). Elle tire de son séjour des dizaines de collages qui forment ensuite différentes œuvres selon les installations qu'elle en fait. 

Dans ses installations, Prune Phi nous invite à tisser des histoires en relation avec les associations et les symboliques que l'on trouve dans la mosaïque de collages. Ces derniers sont construits à partir d'images trouvées dans des publicités et des magazines ainsi qu'avec les photographies qu'elle prend elle même. Elle ne réussit d'ailleurs qu'à photographier sa famille lors de repas ou d'événements particuliers, ce qui rapproche ses œuvres d'un véritable album de famille. Les images poétiques et pleines de sens qu'elle compose racontent le métissage culturel et l'absence de communication. En effet, sa famille ne souhaite pas parler de leur passé, ni de la guerre, ni de leur fuite. Mais Prune Phi découvre d'autres manières de transmettre. 

« Food is love » : la nourriture est l'un des premiers biais. L'artiste met également en avant l'importance du regard dans la communication non-verbale. « Quand il y a a des silences, il y a d'autres choses qui passent par le corps et par les regards ». Point central, absent ou caché, le regard crée une unité dans les travaux, de la même manière que la palette coloré (rouge, noir, gris, doré).” 

Le travail de Prune Phi sur la diaspora vietnamienne vient mettre en évidence que cette diaspora partage avec les Vietnamiens du pays les mêmes difficultés à évoquer leur histoire. La nécessité d'explorer et de réactiver une mémoire oubliée ou cachée est commune aux œuvres des artistes que nous avons évoqués. La photographie vernaculaire semble être, pour cela, une porte d'entrée vers le passé. En tant que témoin matériel d'une époque, d'un espace et de personnes disparues, elle est un matériel allégorique crucial et inspirateur du geste créatif. Les việt kiều, en particulier, apportent une attention particulière à ces reliques du passé. 

La série de Bảo Vương montre bien la valeur qu'elles ont et la façon dont elles incarnent notre mémoire. On comprend, avec les recherches de Quynh Lam et de Prune Phi, que l'incompréhension autour de l'Histoire est commune à l'ensemble des vietnamiens qu'ils soient locaux ou de la diaspora. Les œuvres de Quynh Lam et Ɖinh Q. Lê mettent en avant la dimension politique de la mémoire. Elles montrent la manipulation du discours historique qui a fait, de la possession de ces photographies vernaculaires de familles ordinaires du Sud-Viêt Nam ou de réfugiés, un « acte de résistance ». Diaspora et locaux gardent leur passé tabou en réaction au récit dominant du régime mais aussi en raison d'une véritable culture du silence. Il ne faut ni perdre la face, ni remuer les horreurs du passé. Les artistes rétablissent et commémorent, par leur pratique artistique, la mémoire du peuple vietnamien incarnée par la photographie vernaculaire”